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  • Hélène Macaire

Amor Fati : la métaphore du jeu de cartes

Dernière mise à jour : 7 nov. 2020

J’ai eu il y a six mois de cela un échange animé avec un de mes amis sur la question métaphysique du libre-arbitre vs la destinée.

De mon côté, je suis convaincue que l’être humain est un être libre et souverain dans son essence et qu’une partie de notre travail est justement de déconstruire et faire mourir méthodiquement toutes les injonctions, normes et croyances qui nous bloquent dans l’expression de notre moi profond. Le moi individué, singulier.

Mon ami avait lui une position intellectuelle et spirituelle en apparence radicalement opposée, qui s’apparente pour simplifier au grand horloger de Voltaire. Nous avons une place dans un ordre cosmique et sommes orientés par des forces qui nous dépassent.

Sur le moment, je l’avoue, sa vision me faisait un peu grincer des dents. Rien de moins désirable et de plus angoissant pour moi que de vivre dans un monde où je ne me sens pas libre. Ou en tout cas où je ne peux pas être le propre artisan de ma liberté.

Et puis je m’étais dit, en bonne adepte de la pensée complexe : « Ces deux visions radicales doivent bien se rejoindre quelque part, ce doit être les deux faces de la même pièce de monnaie. Pour l’instant je ne vois pas comment, mais je le saurai sans doute un jour ». Et j’avais laissé cette discussion mariner dans un coin de ma tête.

Et puis, lundi, une lumière s’est allumée dans mon esprit. J’ai compris comment je pouvais faire tenir ensemble ces deux postulats apparemment contradictoires.

Je me suis dit que la vie était comme un jeu de cartes. De 54 cartes.

En tant qu’être doté d’un libre-arbitre, je peux tirer la carte 1, 3, 25 ou 47. Autrement dit, face à chaque situation, face à chaque carrefour, j’ai bel et bien une pluralité d’options. Et pour chaque option, je peux de manière très rationnelle escompter des conséquences, peser le pour et le contre, évaluer les bénéfices et les risques.

Néanmoins, je sais (ou je peux travailler en apprenant finement à m'écouter à le savoir) en mon for intérieur qu’il y a en réalité UNE carte qui est la carte à piocher. Il y a UNE carte qui représente plus que toutes les autres le choix juste, le choix que je sais devoir prendre. Simplement, parce que le tirage de cette carte peut faire peur, je vais prendre une autre option.


J’ai donc à la fois un libre-arbitre et un destin. Simplement je peux choisir ou non de l’embrasser. Je peux choisir le rythme de découverte des éléments essentiels et profondément justes pour moi qui le constitue. Je peux y aller directement, en plongeant d’un seul coup. Ou bien choisir d’ignorer ces cartes pour en privilégier d’autres, en me donnant de bonnes raisons de ne pas y aller.

Mais à partir du moment où je joue à ce jeu de choisir à chaque fois la seule carte qui est véritablement juste pour moi, il y a cette espèce de paradoxe qui s’installe : je suis à la fois complètement libre et en même temps guidée par quelque chose dans mes profondeurs. Connecter cette perspective m'a donné une espèce de vertige, et en même temps, plus je joue personnellement de cette manière-là, plus je me sens calme et en paix. Plus mes prises de décision sont simples.

C’est le sens que je mets aujourd'hui derrière cette expression que j’ai toujours trouvé extrêmement belle sans pour autant la faire mienne : Amor Fati. L’amour de son destin.

D’ailleurs, et c’est ce que j’ai expérimenté personnellement, si je fais le choix de tirer une autre carte que la carte « exploration du destin », cette carte-là va rester dans mon champ de conscience et me « hanter » en quelque sorte jusqu’à ce que je choisisse d’aller regarder son contenu.

Je peux choisir de retarder l’exploration de mon destin, de donner quelques tours de pistes supplémentaires par peur de ce que le tirage de cette carte va générer comme bouleversements dans ma vie, comme investissements et comme sacrifices. Je peux choisir de ne pas choisir ce que je sais qu’au fond de moi je serais conduite à faire si je m’écoutais profondément. Si je me laissais guider parce qui m’habite vraiment et non par mes peurs.

Car tirer la carte « destin », si elle nous permet d’explorer une direction de vie plus en accord avec notre vérité et nos désirs profonds, secoue le cocotier de notre humain terrifié. Et ce pour deux raisons :

  • La première, c’est que cela nous demande de renoncer au contenu des autres cartes et au confort qu’elles nous procurent.

  • La seconde, c’est que cela nous demande d’assumer le choix de la carte « destin », et cela peut s’avérer très inconfortable si le contenu de la carte est a-normal, atypique, voire complètement barré. Bref, qu’il sort des sentiers battus. Qu’il suppose de travailler notre capacité à nous tenir pour nous, quand bien même nous serions les seuls à trouver de la beauté ou de la pertinence dans ce choix.

En appliquant cette métaphore du jeu de cartes à ma propre vie, je me suis rendue compte que je savais au fond de moi plusieurs choses que je voulais / devais accomplir pour mener vraiment la vie que je portais en moi. Je connaissais plusieurs des cartes à tirer. Et pourtant j’ai mis des années à le faire.

· La carte "entreprendre". Je sais depuis l’âge de 12 ans que je veux entreprendre. J’ai monté ma première société à 31 ans.

· La carte "coaching". Je sais que je veux travailler dans le champ du développement personnel et professionnel depuis l’âge de 20 ans. J’ai franchi le cap à 29.

· La carte "invention". Je sais que je veux créer quelque chose qui n’existe pas depuis l’âge de 12 ans. J’ai enfin osé sauter le pas à 35.

Entre la conscience que je devais tirer ces 3 cartes et le tirage effectif – au sens où je le choisis pleinement et je vais maintenir ce choix peu importent les challenges et les circonstances – il s’est passé entre 9 et 23 ans.

Et j’ai aujourd’hui pleinement conscience que j’aurais pu choisir de tirer ces cartes bien avant. Mais que j’ai préféré, pour des motifs basés sur la peur (de ne pas être assez compétente, expérimentée, de ne pas être comprise, d’être rejetée, de renoncer à une forme de sécurité…) choisir d’autres cartes qui ne représentaient pas le seul choix qui était pourtant le choix profondément juste à mes yeux.

Aujourd’hui, je suis en train de tirer une carte qui est là depuis que j’ai 3 ans. Je ne sais pas encore quel est l'intégralité de son contenu, je l'explore en catimini depuis quelques années déjà et je dois dire que cela me fait à la fois peur et m’emplit de paix de la tirer enfin pleinement.

C’est la carte « mystique ».

Cette carte, je me suis longtemps refusé d’aller la retourner et j’ai longtemps joué à la bataille avec le choix de la carte « cartésienne ». J’ai une formation scientifique à l’Ecole Normale Supérieure, j’ai beaucoup d’amis dans les sphères académiques, j’ai travaillé comme consultante avec des démarches issues des sciences sociales et des sciences de gestion pendant 11 ans. Il y a énormément de choses auxquelles je suis d’ailleurs extrêmement attachée dans la démarche scientifique – les logiques d’expérimentation et de modélisation notamment – et que je vais garder car elles me sont extrêmement utiles dans mon processus d’innovation.

Mais, si je suis complètement honnête, si j’ai l’audace de suivre ma vérité intérieure, je ne me sens pas à ma place dans le matérialisme. Je sais que ce n’est pas ce que j’ai envie d’explorer. Parce que je crois en une transcendance intérieure, en un pouvoir créateur incroyablement beau et puissant en nous-même, et que ce que je nomme art ou œuvre personnelle est une façon pour nous d’exprimer et de nous connecter à cela. En acceptant mon intuition profonde comme boussole, sans garantie aucune, je deviens en quelque sorte l'artiste et le disciple aveugle de mon œuvre : je la regarde se dessiner progressivement grâce à ce choix répété de me laisser guider parce ce qu'il y a à l'intérieur de moi.

Cette carte, elle ne me met pas très à l’aise, parce qu’elle me demande une fois de plus de faire un saut dans le non-conventionnel. De prendre le risque d’apparaître « perchée » ; « ésotérique ». Et en même temps, je ne peux pas faire autrement que de la tirer. Elle est là depuis 32 ans et elle y restera tant que je n’aurai pas fait ce choix – juste pour moi – que d’aller en embrasser le contenu. Amor fati oblige.

Et vous, quelles sont les cartes que vous laissez dans un coin de votre tête en vous disant que vous les tirerez plus tard, voire jamais ?




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