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  • Hélène Macaire

Libérer son monstre intérieur. Si on plongeait dans la philosophie de la très sulfureuse Ayn Rand ?

J’ai découvert - au hasard d’une discussion avec un ami et un podcast de France Culture – l’univers philosophique et romanesque d’Ayn Rand. Une philosophe classique et best-seller outre-Atlantique. Et complètement méconnue en France. Ou, quand elle est connue, elle est largement critiquée du fait de son système-monde radical et culturellement très éloigné de nos paradigmes dominants.

Ayn Rand est en effet une libertarienne, tenante d’un capitalisme individualiste. Autrement dit, pour beaucoup de ses commentateurs, une grande méchante odieuse qui fait passer l’individu avant le collectif et fait de l’égoïsme rationnel une valeur morale. Vade Retro Satanas.

J’ai toujours aimé lire les grands méchants intellectuels. Ceux que l’on voue spontanément aux gémonies. Surtout si on ne les a pas lus.

Il y a une dizaine d’années, je m’étais passionnée pour les œuvres de Friedrich Hayek et Robert Nozick, respectivement un économiste et un philosophe politique qui, s’ils sont commentés dans les cercles universitaires, sont de fait rarement conseillés dans leur lecture approfondie.

J’aime ces systèmes-mondes radicaux car ils ont le mérite de susciter des questions puissantes et dérangeantes. Ils ne laissent pas indifférents car ils ne sont pas consensuels. Ils ne nous brossent pas dans le sens du poil, dans le sens de nos convictions pré-établies. Ils nous forcent à nous poser des questions sur ce que nous croyons vraiment.

J’aime aussi ces systèmes-mondes car en les découvrant, je les trouve toujours beaucoup plus fins et moins caricaturaux que la critique qui en est faite. Dans certains aspects d'ailleurs, ils résonnent énormément avec ma propre philosophie de vie et d’accompagnement. Ils m’aident donc à approfondir et à préciser ce que je crois.

Un des propos forts d’Ayn Rand est de défendre « l’individualisme contre le collectivisme, pas en politique mais dans l’âme humaine ».

C’est en cela que je trouve son approche particulièrement intéressante, parce qu’elle relie la créativité et l’expression de son génie à la capacité de l’individu de s’extraire des besoins reptiliens d’amour de la tribu et de reconnaissance sociale.

Il s’agit donc de savoir ce qui – au cœur de l’individu créatif – l’emportera : le désir viscéral de l’expression d’une singularité « alien » aux pratiques courantes. Ou bien l’envie de rester bien au chaud dans le giron de la validation des pairs. D’accepter de passer pour fou et intransigeant et donc de sacrifier (au moins temporairement) le fait de faire socialement sens. Ou bien de choisir d’être compris, validé, reconnu et narcissiquement nourri par l’extérieur.

Dans son roman « La source vive », Ayn Rand brosse le portrait de deux jeunes architectes. Le génial Howard Roark et le consensuel – car extrêmement dépendant du regard extérieur et de la validation sociale – Peter Keating.

Howard Roark incarne le droit de l’individu à vivre pour lui-même, à être sa propre source, sa propre instance normative, à s’arracher de la matrice quand le conformiste Peter Kearing reste en quelque sorte « prisonnier du social ».

Selon Ayn Rand, l’égoïste n’est pas « l’homme qui sacrifie les autres. C’est celui qui a renoncé à se servir des hommes de quelque façon que ce soit, qui ne vit pas en fonction d’eux, qui ne fait pas des autres le moteur initial de ses actes, de ses pensées, qui ne puise pas en eux la source de son énergie ».

En cela, la définition qu’Ayn Rand propose de l’égoïsme est extrêmement intéressante et rafraichissante. Car très différente de ce qu'en dit le sens commun. Elle propose la vision d’un homme responsable de lui-même, qui entre en relation avec autrui non pas à des fins utilitaires ou narcissiques. Et surtout, elle propose la vision d’un homme qui se donne les conditions de faire jaillir hors de lui l’œuvre disruptive qu’il porte. Car il a compris que l’expression de sa singularité, de son génie, allait supposer – au moins dans un premier temps – de s’extraire du paradigme en vigueur et de faire fi des normes sociales voire morales. Pour enfin faire sortir de lui-même ce qu’il y a à faire sortir. Car le nouveau véritablement nouveau – au sens où il n’a jamais été posé – suppose de dépasser le besoin d’être compris, validé ou même aimé.

Les premières pages de « La Source Vive » s’ouvrent sur une discussion à ce titre très intéressante et réjouissante entre Howard Roark et le doyen de son école d’architecture. Un échange au sujet du renvoi d’Howard, qui s’obstine à ne pas suivre les règles du jeu (le petit con !).


Un des points fascinants de l’entretien réside dans le débat suivant : « dans quelle mesure est-il nécessaire de suivre la tradition pour apprendre son métier ? ». Roark affiche un désintérêt profond pour le fait de copier ce qui a été fait avant lui, quand le doyen loue la tradition et l’idée « que toutes les formes d’expression ont été découvertes il y a longtemps » et que « en architecture l’évolution est lente, graduelle, anonyme, collective. Chacun y collabore parmi les autres et se subordonne lui-même aux désirs de la majorité ». Ce à quoi Howard Roark répond : « Chaque forme nouvelle a sa propre signification, comme chaque être humain a sa propre raison d’être, sa propre forme, son propre but. Pourquoi attache-t-on tant d’importance à ce que les autres ont fait ? Pourquoi cela devient-il sacré pour la simple raison que ce n’est pas nous qui l’avons fait ? Pourquoi ont-ils raison simplement parce qu’ils ne sont pas nous ? Pourquoi prennent-ils la place de la vérité ? ».

Ce qui est en jeu ici, c’est en effet la capacité de l’individu à créer à partir de lui-même, à partir de ses profondeurs. A partir de rien en somme. A devenir l’expression pure de son propre style. Sans référentiel exogène.


L’autre moment fort de l’entretien, je trouve, arrive quand le doyen dit à Howard qu’il doit de toute façon pour vivre se soucier de ses clients, de leurs attentes, de leurs désirs.

Ce à quoi Howard répond qu’« il n’a pas l’intention de créer pour servir ou aider qui que ce soit »,et qu’« il n’a pas l’intention de construire pour acquérir des clients ». Que ceux qui apprécieront son œuvre viendront à lui. Et qu’il ne se soucie absolument pas de l’approbation d’autrui.

Ce à quoi le doyen rétorque, désemparé et accablé : « C’est monstrueux ».

Pour moi qui travaille sur le monstre intérieur pour libérer le génie disruptif des leaders et des entrepreneurs, ce passage est de l’or pur. Et un grand éclat de rire.

Car il résume en effet très bien ce qu’il est essentiel de s’autoriser à faire pour qui porte en lui une œuvre singulière, tout aussi terrifiante qu’excitante. Et souhaite enfin en accoucher.


Il s’agit d’oser :

· Devenir sa propre instance normative et sa propre source d’énergie, au sens où l’on devient son propre référentiel créatif, sa propre source d’amour et de sécurité ontologique. Ce qui suppose de progressivement remettre le centre de son pouvoir à l’intérieur de soi et de défaire méthodiquement ce que j’appelle nos mécanismes d’humain terrifié. La part de nous qui croit que nous avons besoin de la validation et de la reconnaissance sociale pour nous sentir bien et qui attend que l’extérieur nous autorise à enfin sortir de nos entrailles notre œuvre et notre style disruptif.

· Créer avant tout sans finalité d’utilité sociale. Et c’est cela qui permet : 1/ de véritablement créer du nouveau (comme le disait Henri Ford : « si j’avais demandé aux gens ce qu’ils voulaient, ils m’auraient répondu des chevaux plus rapides ») et 2/ de faire ce que j’appelle du « business as an exciting work of art ». Quand vous êtes dans ce paradigme, vous ne développez pas ce que vous développez pour faire plaisir à vos clients. Vous développez ce que vous développez parce que ça vous fait jouir. Ce qui ne signifie pas – et c’est le paradoxe – que votre œuvre n’aura in fine pas d’utilité sociale. Simplement ce n’est pas votre moteur. Vous seriez prêt à poser et à porter votre œuvre, quand bien même vous seriez votre seul disciple. Car vous savez en votre for intérieur que c’est ce que vous êtes amené à faire. Que c’est la seule voie possible pour être vraiment qui vous êtes.

· Libérer, aimer et assumer votre monstre. De créer à partir de lui et non plus de le refréner en le bloquant à double tour dans vos profondeurs. Pour enfin concrétiser votre œuvre dans la matière et lui donner l'ampleur à laquelle vous aspirez vraiment.




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